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jeudi 18 août 2011

Le droit à l'erreur

Huile sur toile par Helena

Noël approche, deux jours  avant les retrouvailles en famille. Nous voici en pleins préparatifs du repas pour le réveillon. Cette année ma sœur dresse la table chez elle et ma mère s’affaire aux fourneaux. Elle a préparé ses fameux pâtés à la viande dont elle seule a le secret. Ce ne sont pas de traditionnelles tourtières farcies de bœuf, mais d’un savoureux mélange de poulet, porc et veau longuement mijotés.  Nous raffolons tous de ce plat réservé pour la période des fêtes. Une recette du terroir, simple, mais réconfortante…
Ce jour-là, je suis chez ma mère pour lui donner un coup de main à la cuisson des beignes. Je peux ainsi en chiper des tièdes et les enrober de sucre glace…Mmmm. Le téléphone sonne. C’est ma sœur au bout du fil.
-Hello m’man? Je viens de  jeter un coup d’œil sur les pâtés que papa m’a apportés ce matin. Je vois que tu as fait ta pâte à la farine de blé entier cette année, alors je voulais te féliciter, c’est beaucoup mieux, bravo!
La bouche pleine, j’observe le visage de ma mère prendre une moue de crispation. Elle marmonne un expédient du bout des lèvres et raccroche. Elle fulmine, piquée à vif.
-La p’tite bonjour!, elle me félicite parce que j’ai décidé de prendre la farine qu’elle m’a achetée l’autre jour.  Avec ses fameux produits naturels, elle se pense plus fine que les autres.  Comme si elle avait des leçons de cuisine à me donner!
L’as des pâtés à la viande. C’est ma mère.  Plus personne n’en prépare des aussi bons depuis qu’elle nous a quitté, il y a plusieurs années. On en garde un goût de nostalgie. Ahhh ce lien émotif avec la nourriture. Il y a un p’tit quelque chose qui nous apaise de l’intérieur, nous tient par le ventre, nous ramène à des souvenirs, les plus heureux bien souvent. On y trouve une consolation. 
Tenez, lorsque j’ai quitté mon Ex après vingt ans de vie commune, il a pris la place laissée vacante à la cuisine. Je pensais qu’il allait assurer la relève avec la même touche épicée.  Un mélange de cuisine du monde à la fois épurée et  pimentée.  À ma grande stupéfaction, une fois seul, mon Ex  a troqué le wok pour un vieux faitout et préparait des repas à la mode de sa mère. Les enfants boudaient ses plats. Il surchargeait leurs assiettes de pommes de terre et  des légumes bouillis à grande eau, et de tranches de viande sautées à la poêle. Sel et poivre et c’est tout.
Pourquoi retournait-il aux patates bouillies alors que pendant vingt ans nous avions mangé tout autrement?  Pendant notre vie commune, s’il devait cuisiner, il poursuivait sur l’ère du temps, au gré de nos découvertes. J’aurais moins titillé si sa mère avait été un cordon bleu (mais entre nous, sa cuisine était quelconque, mais chut!!!! Y’a pas de sujet plus explosif que la cuisine de la belle-mère, même une Ex-belle-mère…) D’instinct, mon Ex revenait vers une cuisine réconfort et se nourrissait de ses saveurs d’enfance pour combler le vide causé par mon départ…
Changer son alimentation dès que l’on met le pied hors du foyer ou reproduire les habitudes culinaires de sa mère revient au même, au lien que nous entretenons avec notre héritage familial.  Sujet intéressant, un assemblage complexe…
Aujourd’hui, mon amie Camille vient prendre le thé. Elle est justement en pleine réflexion sur l’influence de sa lignée. Elle tient une piste pour lui permettre de voir un peu plus clair dans ses résistances. Elle veut décortiquer une situation qui la déconcerte et dont elle n’arrive pas à trouver un sens logique. Ici, il n’est pas question de cuisine, mais de bureau. On change de contexte  mais la question de fond demeure la même : l’influence cachée de nos parents  sur nos comportements.  
Camille travaille comme thérapeute en médecine alternative. Elle a un bureau, mais reçoit surtout à domicile, et sa clientèle décline.  Elle pourrait aisément fermer ce local et réduire ses frais. Or, elle n’arrive pas à s’en départir même si elle l’utilise très peu depuis le départ de son associée, Michelle.
-Je pense que je ne me suis pas remise du départ de Michelle. J’aime beaucoup ce bureau, son ambiance,  mais il demeure vacant.  Toute seule, je perds mon souffle, mon enthousiasme  et je  n’arrive pas à relancer ma pratique. J’ai besoin de travailler en collaboration, pas en solitaire.
-Pourtant vous aviez des clientèles distinctes, vous partagiez seulement les lieux Michelle et toi?
-Je sais, c’est irrationnel. Je ressens un vide, un malaise. J’ai beaucoup réfléchi à la question, j’ai épuré beaucoup de pistes, il en reste une importante reliée à mon père. Je suis très consciente que j’ai choisi une orientation non traditionnelle en réaction à ma propre famille. Mes parents étaient médecins tous les deux et j’ai choisi de me rebeller contre l’establishment, contre  les valeurs familiales. J’ai opté pour un créneau beaucoup plus marginal, un choix  qu’ils désapprouvaient. 
-Tu pensais donc être complètement affranchie de l’influence de tes parents.
-Exact, un peu naïvement sans doute. Mais continue, c’est toujours plus facile pour les autres de voir nos travers.
Je connais déjà de larges pans de l’histoire de Camille, alors je l’aide à isoler des détails qui pourraient faire sens et  amener un éclairage sur ses inconforts actuels.
-Si je me souviens bien, ton père a cessé de pratiquer la médecine quand il a échoué ses examens pour devenir neurochirurgien. Il s’est en quelque sorte replié sur lui-même.
-En fait, il s’est retranché dans une roulotte à côté de la maison. Il s’isolait de tout le monde. Il ne voulait plus travailler. Il serait neurochirurgien ou rien. Tu peux t’imaginer combien cette situation était embarrassante, j’oserai même dire honteuse, incomprise et mal vue par la famille et bien entendu par la communauté.
-Et toi, est-ce que tu étais en colère?
-Non, je l’ai toujours protégé,  j’essayais de le comprendre.
Soudainement, Camille voit le lien direct entre la vie en solitaire de son père, et sa difficulté à travailler seule, à s’isoler dans son bureau.
-Ah mince!, je comprends maintenant. Je rejette le modèle paternel ! Et pourtant, je n’ai jamais eu la perception d’être en réaction contre lui, de le juger. J’ai passé ma vie à l’excuser, à le protéger car ma mère  l’assommait de reproches. Je pensais que je l’aimais inconditionnellement, malgré ses faiblesses et son entêtement. Mais en fin de compte,  je le jugeais moi aussi.
-En voulant protéger ton père, excuser son comportement, tu te donnais une position de supériorité.  Mais tu ne lui accordais pas plus le droit de vivre sa vie, et de faire ses erreurs, que tous ceux qui le blâmaient ouvertement.
-Je ne l’avais jamais réalisé….
Juger l’autre, surtout ses parents, sur leur façon d’être, de vivre, sur leurs valeurs ou comportements, c’est tisser des liens d’interdépendances. On pense se dégager de leur influence, on croit aller de l’avant de notre propre chef, mais on modèle nos comportements par réaction.  Que se soit par  la colère, la honte, le déni,  on est constamment en mode comparaison. On veut être plus, ou mieux, ou complètement différent : ‘’Je réussirai mieux, je serai un meilleur parent, je ne serai jamais violent,   j’aurais un meilleur emploi, je ne manquerai jamais d’argent….… Et la liste pourrait se dérouler sans fin.
Choisir de se fondre dans le même moule que ses parents, ou fuir à l’opposé, ou se croire au-dessus de ces considérations, peut importe l’option sélectionnée,  on est en réaction. On demeure lié. On leur refuse le droit à l’erreur, de vivre leur vie en empruntant les sentiers qui leurs sont propres, même si cela nous déplait souverainement. Couper ce lien, remettre à l’autre l’entière liberté de ses choix, c’est se libérer totalement de résistances qui orientent et modèlent nos vies. Reprendre son pouvoir et redonner à l’autre le sien, briser ces liens d’interdépendance. 
- Camille, laisse-moi te raconter un bout de ma propre histoire. J’avais une relation tissée très serrée avec ma mère. Elle projetait beaucoup sa vie sur moi, comme sur un écran de cinéma. Je devais être la fille parfaite, celle qui allait réussir ce qu’elle n’avait pas accompli elle-même. J’ai joué longtemps à ce jeu, à l’aveuglette. Le jour où j’ai pris conscience de cette dynamique, et des dommages que cela me causait, j’ai voulu y mettre un terme. J’ai d’abord pris du recul, coupé les communications avec elle et un beau jour j’ai pris mon courage à deux mains et je l’ai appelé. Je voulais lui en parler. Je lui ai demandé si je pouvais passer la voir pour discuter. J’annonçais déjà que je ne voulais pas parler de la pluie et du beau temps mais d’un sujet délicat. Elle accepté de m’écouter. Je faisais cette démarche pour moi, mais avec une trouille immense.  J’avais tellement peur de la blesser, de l’affaiblir, de la rendre malade. Je suis quand même allée jusqu’au bout.
-Et puis?
-Et puis….une fois chez elle, j’ai enfilée trois paires de gants blancs pour aborder la question sans la bousculer, sans l’accuser, sans utiliser le ‘’tu qui tue’’ du genre : ‘’tu m’as mis un fardeau sur les épaules, tu m’obliges à porter tes idéaux…’’ Pas du tout, j’ai simplement dit que je venais de constater que je vivais ses rêves  par procuration et que je passais à côté de ma propre vie.
-Qu’est-ce qu’elle a répondu ?
-Tu ne le croiras pas, j’étais soufflée. Elle a simplement répondu : « Ah bon, c’est bien ma fille que tu le réalises. »
-C’est tout!
-C’est tout… sur un ton complètement dégagé, comme si elle parlait de quelqu’un d’autre…!
-Autrement dit, c’est toi qui alimentait ce lien, cela te donnait l’illusion d’être supérieure, de mieux réussir. Tu la pensais faible alors qu’elle était parfaitement capable d’assumer ses choix, ses erreurs. Et comme tu endossais ce rôle de protectrice, elle se laissait prendre en charge, consciemment ou non.
-Exactement, on trouve toujours quelqu’un pour s’immiscer dans nos failles.
Protéger l’autre c’est se donner du gallon. Voir les défaillances de l’autre et les accepter nous permet aussi d’admettre nos propres encoches.  Un coup de vapeur pour libérer les tensions, celles que l’on se crée soi-même pour se bâtir une belle image…et y croire. Enlever le maquillage pour camoufler les imperfections. Il fallait que j’accorde à ma mère ce droit à l’erreur et que je me  dissocie de sa vie. Admettre enfin que nous sommes complètement distincts de nos parents, sans les juger.  Leur reprocher ce que l’on considère être des faiblesses, c’est se nuire à soi -même,  poser des entraves importantes à son propre cheminement. On façonne nos vies, non pas selon nos vraies pulsions, mais en réponse à des émotions : la rivalité, la comparaison, le besoin de se sécuriser, de panser ses insécurités…. On se construit ainsi d’énormes résistances, et nos choix en sont le reflet.
-Comme moi, relance Camille,  avec mon orientation professionnelle, ma rébellion. Mais je n’arrivais pas à percevoir les blocages plus inconscients… ma difficulté à travailler seule. Et  bon sang, c’est important!  J’en réalise les répercussions… un frein au développement de ma pratique.  Bon sang…
Redonner à l’autre le droit total et absolu à l’erreur, c’est couper ce lien d’interdépendance, se libérer d’une attache et en libérer l’autre.  Nos enfants sont souvent les plus durs à notre endroit, les plus intransigeants. Comme nous envers nos parents. Un enchaînement de servitudes émotives.
Chacun a le droit de conduire sa vie comme bon lui semble, à haute vitesse, à petit pas ou en se lançant avec désinvolture dans le décor.  Le droit d’être téméraire, flanc-mou, visionnaire, loser…parfait dans leur imperfection.
-Penses-tu  que je devrais appeler mon père pour lui en parler? demande Camille, songeuse.
-Comme tu le sens, mais tu peux aussi simplement régler ça avec toi-même. En prendre conscience, c’est déjà donner un grand coup de cisaille dans tes chaînes, lever tes restrictions …
Après le départ de Camille, j’ouvre mon carnet de recettes rouge et jaune, celui que je garde précieusement depuis que j’ai 12 ans. Je trouve la recette de beigne de maman retranscrite avec ma graphologie enfantine et parsemée des taches de graisse. Le sceau d’une recette éprouvée! Je prépare ma pâte et la laisse reposer au frigo. Il me faut des sacs d’épicerie en papier brun pour égoutter les beignes. Avec nos sacs écolo en fibres recyclées, voilà nos traditions culinaires bousculées. Je fini par dénicher dans mes vestiges un lot de sacs en papier pour en tapisser la table de la cuisine et je roule la pâte, la découpe avec un emporte-pièce et débute la cuisson. J’étale mes beignes dodus et bien dorés,  puis  les laisse à peine tiédir. Je m’empresse de prendre un petit sac en papier brun, de le remplir de sucre glace et d’y  tremper mon premier beigne. Je secoue le sac. 
Je vais dehors, m’accouder à la balustrade de la terrasse, la tête dans les étoiles pour saluer ma cuisinière préférée, si parfaite dans ses imperfections.  Je croque dans mon beigne, j’ai du sucre tout autour de la bouche et je m’essuie avec le revers de ma manche… merci maman!




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samedi 13 août 2011

Mutinerie à bord: prendre la gouverne de ses émotions


Huile sur toile par  Helena
Samedi midi, les ados se lèvent à tour de rôle, se précipitent dans le frigo pour apaiser leur appétit vorace.  Une fois le deux litres de Tropicana et le pain entier engloutis, ils se bousculent devant l’ordinateur pour aller sur facebook.  Ils auraient peut-être raté une publication importante depuis leur dernière vérification avant d’aller au lit  tard hier soir.  Je leur demande de ramasser leur chambre et de nettoyer  le sous-sol, car il y a de la visite en  soirée.  Je crois déceler un grognement sourd en guise de réponse. Cela n’augure rien de bon. Deux heures plus tard, un intermède suffisant pour leur permettre d’émerger de leur léthargie et de se mettre en action, le sous-sol demeure en désordre. Les assiettes sales n’ont pas trouvé le chemin du lave-vaisselle et les vêtements informes, en tas sur le sol, celui de la laveuse ou à tout le moins du panier à linge. J’ai la moutarde qui me monte au nez, un désagréable sentiment d’être ignorée, non respectée dans mes exigences minimales. N’avions-nous pas  pris entente pour une contribution commune à l’entretien des lieux?  Je ne suis pas d’humeur à jouer à la mère ‘’cool’’ aujourd’hui. Je sens que je vais laisser mon ‘’parent inadéquat’’ passer à l’offensive pour rappeler à ma progéniture ramollie et boutonneuse que je ne suis pas la boniche de service et que j’exige de la considération sous mon toit.
Le visage crispé, le regard venimeux, j’ouvre la bouche et ….la referme. Je me rattrape au dernier moment, l’index pointé en direction de mon ingrate marmaille. J’ouvre la bouche à nouveau et lance d’un ton courroucé :  ‘’J’ai envie de m’énerver et même de vous arracher la tête, mais cette émotion m’appartient, je ne veux pas la décharger sur vous. Je vais dans ma chambre pour régler ça avec moi-même. NE VENEZ PAS ME DÉRANGER…SOUS AUCUN PRETEXTE. ’’ Et je tourne les talons.  Le ton ne laisse place à aucune réplique.
Les ados redressent la tête. Ils sont sans voix. Ils avaient déjà commencé à faire le dos rond pour se blinder contre la crise imminente, une soufflante, celle qui décoiffe même un look sculpté au gel extraferme.
Cette volte-face les déstabilise. Ils avaient vaguement remarqué quelques récents changements dans mon comportement, un peu plus d’ouverture et de sourires. Un brin de folie, parfois. Ils en avaient même parlé, puis avaient décrété qu’après tout ce temps passé dans ma chambre à méditer, il fallait bien que j’allume sur quelque chose.
À l’étage, étendue sur mon lit, je reste concentrée sur ma colère. Je plonge  tout au fond de cette émotion pour aller au bout, en trouver la source.  J’essaie de la définir. Je me sens dévalorisée, ridiculisée, utilisée comme si je n’avais aucune valeur à leurs yeux.  Pourquoi suis-je si vexée ? Je sais que mon exaspération envers les enfants est démesurée. Quelqu’un d’autre en pareilles circonstances réagirait différemment, pourrait être impassible. Et c’est exactement ce que je recherche, devenir neutre, ne plus me laisser gouverner par mes émotions, comme si j’en étais l’esclave, complètement à leur merci. Je veux trouver mes failles et les colmater. Retrouver tout mon pouvoir.
 Je replonge dans ma colère. Si je réagis si vivement, c’est que je suis vulnérable. Il y a une fragilité chez moi qui vient d’être heurtée, et cela me ramène au sentiment d’être bafouée. D’où me vient cette fragilité ? J’ai assurément déjà vécu une situation similaire et j’en garde des séquelles.  J’essaie de tirer sur le fil de mes souvenirs, comme si je feuilletais des albums photos pour trouver le cliché qui ferait sens. J’évoque des possibilités… sans succès, puis je fais le vide…en fait j’essaie. J’ai aussi cette impression que mes ados complotent contre moi pour me manipuler et cette idée est intolérable. Cette dernière pensée me ramène instantanément à un souvenir douloureux. J’ai trouvé! Tout mon corps est envahi par une secousse électrique comme si j’avais mis le doigt dans la prise de courant. Je sais que je viens de cerner la blessure à la source de ma colère.
Je me revois adolescente. Andrée, ma meilleure amie, habite à deux coins de rue de chez moi. Je vis pratiquement chez elle.  Dans notre groupe d’amis, deux autres copines forment un duo d’inséparables, Maude et Anne-Sophie. Une scissure vient de se produire.  Anne-Sophie, follement amoureuse de son premier petit ami, accorde moins de temps et de place dans sa vie à Maude. Délaissée, celle-ci cherche une nouvelle complice et vient se réfugier chez Andrée au moment où je suis absente pour quelques jours. Je reste à la maison pour m’occuper de ma mère. Je suis inquiète pour sa santé et je reste aux alentours; mais je refuse d’en parler. Je ne parle jamais de ma vie de famille, ce sujet est classé zone interdite. De toute façon, Andrée a l’habitude de mes courtes errances et ne s’en formalise jamais. Or, le jour où je reviens reprendre mes aises auprès d’Andrée, la place est prise. Maude me regarde avec un sourire moqueur. Elle m’attendait.
-Où étais-tu,  encore dans tes livres ?
-Euh non, j’étais occupée…c’est tout.
-C’est ça, occupée… occupée à te rendre intelligente, madame l’intello qui sait toujours tout. T’as appris des nouveaux mots pour faire ta fraîche?!
Les deux nouvelles comparses ricanent. Elles se paient ma tête avec méchanceté.  Je ne comprends pas ce qui me vaut cette attaque mais je réalise trop bien que je viens d’être expulsée. Je viens de perdre ma gang et ma meilleure amie.
Je sens tout mon intérieur se liquéfier et brûler comme si je venais d’ingurgiter de l’acide. J’ai du mal à ne pas fondre en larmes. Je suis complètement désarmée. Et Maude s’acharne, elle piétine sans ménagement mon amour-propre et je suis incapable de me défendre. Je suis au sol, vaincue…un poignard planté dans le dos.
Je balbutie une excuse pour fuir la scène au plus vite.

La mère d’Andrée, qui a assisté à mon éviction sans intervenir,  hoche la tête de droite à gauche en soupirant.
Au lieu de me laisser filer, elle me rattrape au passage et me dit dans son jargon québécois : ‘’Va falloir que tu apprennes à te tenir debout ma p’tite, à dire les affaires, ça pas d’allure de te laisser manger la laine sur l'dos comme ça.’’ 
Je l’ai regardé sans rien dire, les sanglots dans la gorge et je suis partie. J’ai erré de longues heures dans les rues du village, la tête vide, les entrailles ravagées et l’estime de moi écorché vif.
J’ai trouvé refuge dans les livres de ma bibliothèque pour le reste de l’été. À la rentrée scolaire, j’ai noué de nouvelles amitiés et continué ma route, les épaules un peu plus recourbées. 
J’avais enfoui cet épisode au fond de mes souvenirs, sans en avoir jamais parlé à qui que ce soit, et voilà que cette blessure vient d’être ravivée, en des circonstances complètement différentes. L’attitude de mes ados me ramène à cet affront, à ma valeur bafouée, à mon estime de moi  lacéré.
Étendue sur mon lit, immergée dans ce souvenir, je sens ma colère s’atténuer. Mais cela ne me suffit pas. Je veux définitivement effacer l’empreinte de cette mémoire sur ma vie. Appuyer sur ‘’delete’’ comme on purge les encombrants de son ordinateur. J’ai la profonde conviction que si mon inconscient peut emmagasiner ces données et les réactiver à souhait, il peut aussi les expulser.
Je replonge au fond de moi. Je me visualise comme un circuit informatique et je neutralise cette mémoire, je l’évacue de chacune des particules de mon être, je la chasse de tous les recoins. Je fais le vide avec toute la puissance de ma volonté.  Je crée un espace vacant. Et je le rempli à ras bord de lumière vive. Puis, je prends le temps, tout le temps nécessaire pour ressentir un profond soulagement. 
Quelques instants plus tard, je sors de ma chambre, apaisée, allégée. Et tellement fière de moi. Me rattraper au vol et réparer cette blessure au lieu de me laisser emporter par la colère n’est pas un exercice facile. En général, on constate les dégâts après, rarement avant de les causer. Freiner ses émotions revient à stopper une vague qui nous emporte. On s’imagine à tort que nous suivons un mouvement lancé contre nous et malgré nous, alors que nous causons  nous-mêmes ce remous.
Le drapeau blanc est levé. Fin des hostilités.
Je propose à mes ados une heure de corvée intensive sur fond musical. Quelque chose d’entrainant et d’intergénérationnel, comme les Beatles.  L’effort sera récompensé par une petite gâterie, très chocolatée.
Les ados se déhanchent au son de la musique en nettoyant le sous-sol et moi, j’enroule le tablier autour de mes hanches avec le goût d’ajouter une grosse dose de gratitude et d’amour dans ma recette. Surtout de la gratitude.
J’ai encore du mal à croire que je peux, par moi –même, me soigner de mon passé. Et pourtant, je suis entrée dans ma chambre hargneuse et j’en ressors aérienne, sans avoir usé d’aucune substance chimique pour me calmer.  Et j’ai épargné à mes enfants une autre décharge émotive. J’ai compris que leur attitude n’avait rien à voir avec un accroc à ma sacro-sainte autorité parentale, mais une réaction à mes propres vulnérabilités. Ils n’avaient aucune intention de saccager mon amour-propre à grand coup de running shoes. C’est leur prêter de mauvaises intentions, un réflexe si commun pour justifier nos humeurs. Une attitude défensive pour protéger une zone de haute sensibilité. Une aberration,  comme toute situation conflictuelle.
À la fin de cette mémorable journée, je mords à pleine bouche dans mon petit fondant au chocolat et je regarde, les yeux rieurs, mes ados se disputer le dernier gâteau : ‘’Ils sont trop bons m’man’’
J’entends les accords de la pièce ‘’Imagine’’ de John Lennon. :  Imagine all the people, leaving life in peace….Je pousse quelques notes avec ferveur, les ados me regardent horrifiés. Cette fois-ci, je reçois le discrédit sans m’offusquer.  Je fausse atrocement, mais j’assume totalement ce travers. Un simple défaut de fabrication.
À moins que…Mmmm ,  je pourrais peut-être me plaindre au fabricant…Allo  p’pa ?




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